La couleur informe dans l’oeuvre de Jackson Pollock

1 février 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Bonjour, retour vers l’aventure chromatique ! Je vais consacrer une série de billets à l’œuvre de Jackson Pollock (1912, Cody – 1958, Springs New York). Pour qui s’intéresse à l’abstraction et à la couleur, Jackson Pollock est l’artiste qui incarne peut-être le mieux l’expressionnisme abstrait américain dans sa tendance gestuelle, l’action painting. Je laisserai de coté les peintres du Color Field comme Ad Reinhart ou encore Marc Rothko. J’espère que ces quelques lignes sauront vous captiver comme m’a envoûtée l’œuvre de Pollock.

Jackson Pollock au travail sur Autumn Rhythm: Number 30, 1950
Photo: Hans Namuth
© 2008, ProLitteris, Zurich

La conception nietzschéenne, rappelant que l’art digne de ce nom ne peut pas ne pas comporter une dimension dionysiaque, trouve dans Pollock une de ses plus belles illustrations. Sans doute, Nietzsche pensait surtout à la musique. Rien n’interdit de transposer son schéma interprétatif aux Beaux-Arts, d’autant que ce qui est en cause est la couleur et son traitement hors du commun par un peintre qui la cherche à travers la destruction et la trouve par la couleur lumière.

La couleur qui en sort est littéralement informe, tant la destruction est exacerbée par rapport aux tentatives antérieures. Avec Pollock, la couleur n’a plus de « forme, nette, précise, reconnaissable[1] » lorsque l’on mesure la déformation des formes effectuée par l’artiste dès sa première phase figurative.

La couleur devient d’autant plus informe qu’elle donne l’impression d’être non harmonieuse. Qu’on se rappelle comment la peinture de Pollock a d’abord été accueillie !

On comprend que de tels cris d’indignation ou de mépris aient redoublé avec ses drippings de 1947 à 1950. Quoi ! aux gribouillis de couleur sauvages et incompréhensibles se sont succédés des tableaux où, la couleur, ivre déjà d’elle-même, a été agitée au dernier degré par le mouvement.  Un tel geste a radicalisé de façon inattendue l’entreprise de démolition.

Encore s’agirait-il d’un geste habituel ! Non. Le geste est devenu informe, sans forme lui aussi nette, précise, reconnaissable, emportant le corps en avant dans une danse étrange, presque sauvage, à l’instar des Indiens d’Amérique qui ont été civilisés depuis ! Vous allez le constater, le geste ne peut être dissocié de l’intention créatrice.

Pollock a payé. Il est mort, à peine reconnu du grand public, désireux aujourd’hui de comprendre comment a pu être mis en œuvre cette exacerbation et radication de la destruction qui a bouleversé notre perception et exprimé notre sensibilité la plus profonde.

L’exacerbation de la destruction : la couleur informe

Pour les critiques comme pour les novices, l’œuvre de Pollock donne l’impression d’  « une entreprise de démolition »[2]. A coup sûr, une telle œuvre est autant un processus qu’un résultat, et qui dit processus dit fatalement destruction, voire accélération d’une telle destruction.

Débarrassée de toutes entraves, et livrée à elle-même, sa couleur finit par abolir toute distanciation dans la perception. Le temps n’est plus où une telle distanciation régnait encore dans la peinture, y compris dans sa phase contemporaine où sa contestation avait commencé à se développer.

Il ne manquera plus que de nouveaux modes d’expression pour mettre un point final à la représentation inondée par la couleur au profit exclusif de la sensation et des tempétueuses pulsions.

  • Une « entreprise de démolition »

Personnalité discutée et radicale, Jackson Pollock incarne l’abstraction américaine d’après-guerre au sein des artistes expressionnistes abstraits ou « peintres d’action » comme Clyfford Still, Robert Motherwell, Franz Kline ou encore plus connu, Willem de Kooning. Il stigmatise l’apparition de la scène new-yorkaise en tant que capitale artistique des avant-gardes, les années de la seconde guerre mondiale ayant marqué un temps d’arrêt dans la vie artistique européenne. Ces dernières ont été particulièrement favorables à l’aura des peintres américains sur la sphère internationale.

Trois tendances stylistiques scandent sa production picturale :

–          celle de ses débuts à dominante figurative

–         de 1947 à 1951, celle des drippings,[3] (to drip signifie littéralement laisser égoutter) et des pourings (signifiant gicler, déverser et évoquant les coulures), terme plus approprié car suggérant un plus grand contrôle.

–         Enfin, de 1951 à 1956, avec un retour inattendu vers la forme et la peinture de chevalet.

Rappelons que la phase des « des peintures à déversement » est qualifiée de classique en référence à l’exégèse de William Rubin[4] et de celle de Lawrence Alloway[5] pour qui « le groupe des grandes peintures à drippings […] constitue un moment classique dans les peintures de Pollock. »


[1] Le petit Larousse illustré, article « informe », Paris, 2001, p. 546

[2] Sam Hunter, « Jackson Pollock », in Jackson Pollock et la peinture américaine, Cat. Exposition, Musée national d’art moderne, Paris, 1959, sans indication de page.

[3] Dictionnaire Collins Robert, French dictionary Senior and French/English English/ French, Paris, 1978

[4] William Rubin, « Jackson Pollock and the Modern Tradition, Part I: 1. The myths and the paintings”, Artforum 5, Los Angeles, février 1967, pp. 14 – 17

[5] Lawrence Halloway, Jackson Pollock, cat. d’exp. (Londres, Malborough Fine Arts Ltd), 1961, p. 52

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  1. guide gratos dit :

    Que du bonheur! J’ai passe un agreable moment et une chouette lecture sur votre site internet. a quand un nouveau post. Original et sympa ! Bonne continuation.

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