La figuration en filigrane

12 avril 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Dans mes précédents billets, je m’étais efforcée de vous montrer combien le sentiment d’harmonie à la lumière des drippings de Jackson Pollock était suscité par le retour à une forme d’équilibre et de perspective. Conforté, ce sentiment  naîtra également avec le retour à la figuration et à la sémantique.

Ce retour est discret. La figuration demeure en filigrane et la sémantique est surtout implicite. Ce billet sera dédié à ce que j’ai nommé La figuration voilée.

Picasso, Guernica (1937) Musée Reina Sofia


La figuration en filigrane

Sous l’influence notamment de Guernica (reproduit en chapeau) peint en en 1937 par Picasso, Jackson Pollock contesta la figuration pendant sa première période. La figuration en sortit meurtrie, mais ne disparut jamais complètement. Une telle figuration « voilée » fit place, toutefois, à une figuration plus franche après 1951.

La figuration voilée

Ce thème fit l’objet d’une controverse. On ferrailla sur la question de savoir si les œuvres classiques, les drippings, étaient résolument abstraites. Une telle controverse ne fut pas éclaircie par les déclarations contradictoires de Pollock à ce propos. En 1956, année de sa mort, le peintre affirmait avoir été « figuratif, parfois, et un peu, tout le temps. [1]»

Interrogé à ce sujet, son épouse Lee Krasner répondra en distinguant deux périodes, la première où Pollock prit le parti de « voiler l’imagerie », et la seconde de l’exposer :

« Nombre d’entre eux, parmi les plus abstraits, commençaient par une imagerie plus ou moins reconnaissable – têtes, parties du corps, créatures fantastiques. Une fois, j’ai demandé à Jackson Pollock pourquoi il n’arrêtait pas ses tableaux lorsqu’une image donnée y était montrée. Il m’a répondu : « je choisis de voiler l’imagerie. » Bien, ça valait pour ce tableau-là. Mais, pour les noirs et les blancs, il a choisi de laisser en grande partie l’imagerie à découvert. Je ne peux pas dire pourquoi. Et je me demande si lui-même aurait pu.[2] »

A l’occasion de la rétropective organisée au MoMa en 1999, Pepe Karme soutint notamment la thèse que Pollock débuta son travail dans One, Number 31, 1950 ou Autumn Rythm : Number 30, 1950 par des esquisses anthropomorphiques (apparaissant par images digitales) et ultérieurement recouvertes d’entrelacs.

Jackson Pollock, Number 31 (1950) MoMa

Dans le même ordre d’idées, Barbara Rose vit dans l’abstraction pollockienne « a figure of defiguration.[3] » D’autres eurent une position plus nuancée, ne niant pas le recours ponctuel à la figuration comme l’attestent la série de collages en positif et négatif Untitled (Cut out) et Untitled (Cut Out Figure) qui ont été peints entre 1948 et 1950.

Jackson Pollock, Untitled (Cut Out)

Selon Eric de Chassey, cette imagerie « voilée » s’expliquerait seulement par le fait qu’

« une ligne seule sur un fond suggère forcément une figure, et c’est au moment de multiplier les lignes que l’artiste choisit, ou non, d’en faire une figure véritable. [4]»

Mais ce qui peut paraître abstrait peut n’être lié qu’à un degré de résolution de l’image. L’angle d’approche d’une toile et sa distance par rapport au spectateur peut alors déterminer une perception optique différente alors qu’il ne s’agit en fait qu’une même réalité. Ainsi, par un effet de zoom, Number 26 A Black and White de 1948 livre plutôt à l’œil un aspect tactile et visuel. A une certaine distance, c’est plutôt le graphisme qui domine laissant apparaître par surimpression virtuelle une vague figure comme celle d’une silhouette humaine.

Jackson Pollock, Number 26 A Black and White

Après la figuration voilée, mon prochain billet traitera de La figuration exposée.


[1] Cité par Eric de Chassey « Jackson Pollock figuratif ou abstrait », L’œil n° 504, mars 1999, p. 51.

[2] B.H. Friedman, entretien avec Lee Krasner (1969) in Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Paris, Macula, 1978. Sans indication de page. C’est moi qui souligne.

[3] Harten Jürgen, Siqueiros, Pollock, cat.exposition Kunsthalle de Düsseldorf, 1995, p. 53.

[4] Eric de Chassey « Jackson Pollock figuratif ou abstrait », L’œil n° 504, mars 1999, p. 54.

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