La main qui échappe à l’oeil

2 mars 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

La main qui échappe à l’œil

Pivot de la libération du geste dans l’Action Painting, Jackson Pollock « compensera » en quelque sorte son infirmité de départ en inventant une gestuelle nouvelle.

Avec le geste pollockien, il en est fini de la subordination de la main à l’œil comme il en était de règle pendant des siècles dans la peinture de chevalet.

Jackson Pollock, Action Painting

La ligne sans contour

Selon le philosophe Gilles Deleuze, le dripping appliqué sur une surface all over aurait mis un terme à la domination de l’œil qui conduisait, dans l’acte de peindre, la main. Qu’est-ce que le dripping, sinon une « une ligne sans contour » ou « une tache sans contour[1] » ?

La tension traditionnelle entre dessin et couleur, que les Beaux-Arts se plaisaient à souligner, est désormais rompue au profit d’une ligne

« qui n’a ni  intérieur, ni extérieur, ni concave, ni convexe, cette ligne. [C’] est la ligne manuelle. Et, c’est une ligne que – à la lettre – l’œil a peine à suivre. Et c’est une ligne telle que la trace la main dans la mesure où la main a secoué toute sa subordination par rapport à l’œil.[2] »

Renversé de son piédestal, l’œil ne démêle plus rien dans le labyrinthe de nœuds et d’écheveaux des drippings. « C’est la première fois que la main se libère complètement de toute directive visuelle. [3]»

A l’instar des pionniers de l’abstraction, Jackson Pollock avait, dans son travail antérieur, commencé à libérer la couleur informe de l’emprise du contour. Il ne fut pas le seul, loin s’en faut, lorsque l’on pense à la fusion ligne couleur déjà opérée par Matisse et Mondrian au terme d’un long processus de maturation.

Matisse, la tristesse du roi (1952)

On connaît chez Matisse les papiers gouachés et découpés par lesquels il délivrera la ligne avec son bout de bambou et ses ciseaux. On connaît chez Mondrian ses tableaux new-yorkais composés de bandes de papier multicolore scotchés. Ces deux artistes ont dégagé à leur façon la couleur de l’emprise de la ligne. Rappelez-vous encore l’acuité de ce débat qui opposa déjà au XVIIIè siècle les Rubinistes et les Poussinistes (voir mon billet sur la querelle du coloriste). Chez Pollock, cette émancipation atteindra son apogée par l’adjonction d’un geste délivré de toute contrainte. En détachant sa main de la tutelle de l’œil, Pollock rendra la couleur comme les lignes tout à fait « nomades [4]».

Mondrian, Broadway Boogie Woogie

1942-43

Huile sur toile, 127 x 127 cm (MoMa)

Avec la peinture de Pollock, on atteint le paradoxe : la main échappe à l’œil pour permettre à la couleur de se livrer telle quelle ! Nous sommes au comble de l’abstraction et du dévoilement. Le spectateur n’en croit pas ses yeux : il voit la couleur toute nue, dépouillée de ses attraits habituels que sont la ligne de contour et la forme.

L’expiration de toute forme

Michael Fried explique que la disparition de la forme est le contrecoup du bouleversement opéré par Pollock :

« Dans ses œuvres, Pollock a essayé de libérer la ligne non seulement de sa fonction de représenter les objets mais aussi de sa fonction de décrire ou de cerner des formes ou des figures (abstraites ou représentatives), sur la surface de la toile. »

Dans ses œuvres, la mort de la forme paraît assurée, attendu que

« dans [s]es chefs-d’œuvre de 47-50, le ligne est employée de telle sorte qu’elle dénie la possibilité d’être lue en terme de figuration. »

Avec Pollock s’achève une longue histoire commencée avec des peintres comme Delacroix, Monet, Seurat, Van Gogh, Gauguin, Matisse, Kandinsky qui avaient privilégié l’expression par la couleur et le geste au point de les confondre. Grisés par leurs affects et leurs sensations, tous étaient animés d’une volonté de rupture pré-dionysiaque. Chacun est invité à « rentrer » dans la peinture, comme disait Matisse. On le fit à coup sûr dans Les Nymphéas de Monet. On s’y noiera presque dans les tableaux de Pollock.

Même la toile s’y perdra, livrée semble-t-il au seul hasard. J’espère que vous me suivez toujours ! J’aborderai demain Le rôle et la portée du hasard.


[1] In retranscription d’un cours à Paris VIII de Gilles Deleuze sous forme de questions en date du 05.05.81, p. 2. C’est moi qui souligne.

[2] Ibidem, p. 4.

[3] Ibidem, p. 6.

[4] Ibidem, p. 6.

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2 commentaires

  1. LepolsK dit :

    Un homme formidable, pour tout peintre en peinture gestuelle le plus difficile et de transformer son propre corps en outils … c’est l’instinct qui peint , le corps n’est qu’un outils technique de liaison entre le cérébrale et le support !

  2. Artysplash dit :

    Merci pour vos commentaires toujours d’à propos. En ma qualité d’historienne de l’art, j’appréhende et comprends la portée du « geste pollockien » de façon quelque peu cérébrale. Merci encore de nous faire partager votre expérience d’artiste et de nous montrer combien l’instinct, les affects, les sensations guident votre travail créatif dans votre « action painting » !

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