La radicalisation de la destruction : le geste informe

24 février 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Bonjour, je vous plonge à nouveau dans le monde de Jackson Pollock. J’espère que ces billets qui se renvoient les autres aux autres vous permettront de mieux comprendre  sa peinture  et sa portée sur  l’abstraction et ses représentants.  Vous avez bien compris que l’actualité du monde de l’art me rattrapait parfois. C’est ainsi que vous recevrez, à brûle pourpoint, d’autres billets se rapportant à mes autres  rubriques telles que Au fil des expositions ou encore  Echos du marché de l’art.

Le fil d’Ariane n’en demeurera pas moins les méandres de l’œuvre de Jackson Pollock.

Après l’exacerbation de la destruction par la couleur informe, je débute une série de billets sur la radicalisation de la destruction par le geste informe. De dionysiaque, Pollock atteindra ce que j’appellerai sa phase apollinienne avec ses fameux drippings. Il lui aura fallu ces circonvolutions, cette longue série de détours et tâtonnements pour y parvenir !

Dans sa phase figurative, on pressent déjà que le geste commence à se libérer de la couleur s’exprimant sur une surface en deux dimensions. Il n’attend plus qu’un événement extérieur pour s’affranchir du plan.

Comme par un mouvement en retour, le geste devenu lui aussi informe va se mettre davantage au service de la couleur ainsi que l’attestent les drippings de Pollock. Ce sont eux qui seront désormais au cœur de mon analyse. Enfin, d’aucuns pourraient me le suggérer !

La radicalisation de la destruction : le geste informe

Avec Jackson Pollock, il a suffi d’un « geste » pour que la couleur éclate de toutes parts. Libérée des usages et contraintes traditionnels de la peinture de chevalet, la peinture attendait un geste non moins informe pour se répandre au-delà de toute attente.

Un geste trop calculé n’aurait pas l’affaire pour que la couleur puisse s’affranchir définitivement de la ligne de contour.

Le renversement de verticalité en horizontalité accentuera jusqu’à l’ultime le traitement de la couleur en « quelque chose de sauvage, de brut, de frappant et d’énorme », pour parler comme Diderot qui souhaitait déjà que l’art puisse atteindre un tel état de chaos positif[1].

  • La libéralisation du geste dans l’action painting

Avec l’action painting, la couleur sera à même de donner tous ses effets. La gestuelle nouvelle naîtra de l’infirmité créative de Pollock qui permettra à la main d’échapper à l’œil. Le hasard fera également bien les choses.

L’infirmité créatrice de Pollock

Les débuts d’un artiste ni dessinateur ni coloriste

William Rubin[2] scinde les expressionnistes abstraits en deux groupes. Le premier serait constitué par les peintres de couleur, ceux du color field comme Marc Rothko ou Barnett Newmann. Le second comprendrait des dessinateurs comme Kline, De Kooning et Pollock.

A titre d’illustration, je vous montre une toile de la fameuse série de Willem de Kooning dans laquelle il malmène le corps des femmes d’un trait frénétique.  Avant lui,  Picasso le fera tout autant lors de sa période surréaliste.

Willem de Kooning, Woman I (1950-52)

Les débuts de Pollock ne permettent guère de la qualifier de peintre dessinateur ou coloriste. En 1967, à l’occasion d’une rétrospective Pollock au MoMa, Clement Greenberg décrira en ces termes les débuts du peintre :

« Pollock n’était pas un peintre né. A 16 ans, il commença à sculpter, mais se dirigea vers la peinture avant ses 18 ans. Il a dû apprendre péniblement à dessiner et à peindre.[3] »

Il est un fait que dès l’origine, le peintre est beaucoup moins sensible à l’aspect contour du dessin qu’à son rythme.

Faut-il rappeler que Pollock, tout new-yorkais qu’il était, affectionnait le jazz, comme en témoigne son épouse Lee Krasner qui soulignait :

« …[son] rapport particulier au jazz. Il lui arrivait d’écouter du jazz Nouvelle Orléans sans interruption, quatre ou cinq jours d’affilée – à me rendre folle […].[4] »

Le jazz est plein de rythmes irréguliers, saccadés et déhanchés, comprenant de nombreuses variations ainsi que des déformations de sons, de formes, ou fragments. Une telle musique répondait à la nature endiablée de Pollock, influencée par ailleurs dans le domaine de la peinture même :

  • Par la facture expressionniste d’Albert D. Ryder, avec ses formes et rythmes circulaires,
  • Et surtout par l’enseignement de Thomas Hart Benton dont Jackson Pollock suivra les cours de 1930 à 1932 à la Arts Students League of New York.

Benton insistait sur l’importance des rythmes et leur distribution sur la surface avec sa fameuse « logique contrapuntique » :

« Il n’est pas difficile de suivre des rythmes complexes quand ils sont dans une composition verticale, mais il est si difficile d’adapter l’œil et le cerveau à une progression latérale que l’usage s’est établi (il n’y en a  peut-être jamais eu d’autre) de répartir autour de plusieurs pôles les rythmes en succession latérale. [5]»

Vous  pourrez  le constater sans difficulté dans cette toile où Benton laisse libre cours à sa créativité :

Benton, Trail riders

Pollock retiendra la leçon. Avec son sens presque inné du rythme, éveillé au contact du jazz et lors de sa formation picturale, il développera une originalité créative qui fera plus que compenser son handicap au départ d’artiste peu à l’aise avec le crayon noir.

Mon prochain blog portera sur l’analyse à proprement dite du geste pollockien.


[1] Jean Lacoste, qu’est-ce que le beau ? Les aventures de l’esthétique, Bordas, Paris, 2003, p. 11

[2] William Rubin, « l’effet Pollock » in  Jackson Pollock, Cat. Exposition Paris, Musée national d’art moderne, Paris, 1982, p.16

[3] cité in Barbara Hesse, L’expressionnisme abstrait, Taschen, Cologne, 2005, p. 26

[4] « Entretien 2 » Barbara Rose, in Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Macula, Paris, 1978. Sans indication de page

[5] cité par Jean Clay, « Pollock, Modrian, Seurat : la perspective plate », in Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Macula, Paris, 1978. Sans indication de page

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