La sémantique implicite

16 avril 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Dans le retour à la figuration et à la sémantique effectué par Jackson Pollock dans sa phase classique (les drippings), deux dominantes  s’y dégageront : la première est ce que j’ai appelé la figuration en filigrane. La seconde se rapporte à la sémantique implicite. Ce sera l’objet de mon présent billet avec sa première composante, la signification des couleurs.


Gene Davis*. Reproduit à partir de  « Artist Gene Davis putting finishing touches on his 414-ft-long ptg. ‘Franklin’s Footpath,’ painted on street in front of Philadelphia Museum of Art, » photo par Henry Groskinsky, 1972: via The Best of LIFE.

La sémantique implicite

Si un tel sens existe, il relève de la signification des couleurs. Peut-être comporte-t-il un sens plus général (qui fera l’objet de mon prochain billet).

La signification des couleurs

Assuré que la couleur était porteuse de sens dans une œuvre d’art, certains historiens de l’art ont affirmé que « dans les œuvres [des expressionnistes abstraits], c’est la couleur qui porte le poids du sens intentionnel. [1]»

Bien qu’il n’ait pas écrit sur le plan théorique, Jackson Pollock a assigné aux couleurs une signification précise en annotant un dessin de 1939. Il y détaille trois couleurs primaires (jaune, bleu, rouge) et une secondaire (vert) pour les faire correspondre aux quatre fonctions primaires jungiennes :

  • Le jaune pour l’intuition ;
  • Le bleu pour la pensée ;
  • Le rouge pour l’émotion ;
  • Et le vert pour la sensation.

Pollock est loin d’être le premier à comprendre le sens des couleurs à la lumière de la psychologie. On rappellera notamment les couleurs physiologiques de Goethe à la fin du XVIIIè siècle, et au début du XXè siècle celles de Kandinsky qui se rapportent à la couleur ainsi qu’à la forme (cf mes précédents billets sur la signification des couleurs).

La reprise par Pollock de la théorie jungienne est à relativiser, car elle s’inscrit avant son passage à l’abstraction. L’artiste semble plutôt avoir fait usage de la couleur-lumière sans la rattacher à un système. Dans ce domaine hautement subjectif, son guide presque exclusif paraît être son pragmatisme et son intuition. Même Léonard de Vinci, qui a dégagé des règles de peinture, a fini par conclure :

« Si tu voulais te laisser guider par des règles dans ton travail, tu ne réaliserais jamais rien et tu ne produirais dans tes œuvres que confusion.[2] »

S’il n’existe pas chez Pollock de sens donné, il appartient à chacun de déchiffrer ce sens reçu. Preuve en est la sensibilité grandissante du public (critiques et spectateurs) à l’égard de son œuvre. A l’instar d’une peinture pariétale qui continue d’exercer sur nous un profond effet sans que l’on en comprenne les raisons, l’œuvre de Pollock fait écho en nous de façon étrange. Passant de la couleur-matière, source d’émotion, à la couleur-lumière, source de vibration, Pollock a été plus que jamais fasciné par la sensation optique et l’effet des couleurs.

D’autres peintres après lui, comme Helen Frankenthaler, tentèrent d’explorer un tel effet à partir de la couleur synthétique et de sa réactivité au regard du médium. Suivant les préceptes de Josef Albers, Kenneth Noland et Gene Davis* (cf le cliché reproduit en chapeau)  initièrent également une nouvelle abstraction dans la recherche effrénée d’une forme neutre (« stripe painting ») permettant à la couleur de s’épanouir pleinement. En raison des contrastes simultanés et successifs induits par la juxtaposition de ces deux éléments plastiques, ils en revinrent toutefois à l’idée traditionnelle que la couleur et la forme étaient inséparables.

Kenneth Noland, Silent Adios III

Paradoxalement, seul Pollock, rangé par certains dans le camp des dessinateurs, laissa la couleur rayonner à la surface de la toile autorisant le spectateur à en déchiffrer un éventuel message global. Je vous invite à le découvrir dans mon prochain billet !


[1] Eric de Chassey, La peinture efficace – une histoire de l’abstraction aux Etats-Unis (1910 – 1960), France, Gallimard, 2001, p. 209.

[2] Cité in Johannes Itten, L’art de la couleur, Edition abrégée, Dessain et Tolra, Paris, 1986, p.94.

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