La Voie royale

23 août 2011 par Artysplash Laisser une réponse »

Bonjour ! Au milieu de ce bel été 2011, je vous livre le second feuillet de mon carnet de voyage. Loin des tours de San Gimignano, ma quête du beau m’a conduite à Angkor, capitale de l’empire khmer du IXème au XVIème siècle. Quatre cent km2 délimitent une surface en pierre, enveloppée d’ un écrin végétal luxuriant. Monumentalité et fragilité. Ces sentiments se mêlent à la vue de ce site archéologique.  Deux temples retiendront mon attention : le Baphuon et  Banteay Srei.

Devata, temple de Banteay Srei, Cambodge

 Le Baphuon.

Ce site emblématique a fait l’objet de la visite récente de François Fillon. Le premier ministre devait célébrer la fin de la restauration du temple commencée en 1995 et sa réouverture au public. Le temple se présente comme une pyramide à trois étages. Il incarne dans la mythologie hindouiste le mont Meru, demeure des dieux au sommet de l’univers. Le Baphuon se distingue des autres temples hindouistes et bouddhistes d’Angkor par une architecture innovante et de multiples pavillons et galeries. Ses bas-reliefs en cartouche retracent l’épopée de la divinité hindoue Rama, le Ramayana. De probables erreurs de construction et les fortes pluies de la mousson provoquèrent l’affaissement du temple qui fut entièrement démonté puis reconstruit au terme d’un immense chantier. L’anastylose, consistant à ceinturer les parois de béton armé sauva des ruines le Baphuon. Ce procédé a été expérimenté pour la première fois dans le petit temple de Banteay Srei, dédié à Siva.

Baphuon en cours de restauration, site d'Angkor

Le Banteay Srei.

Lors de ma visite, une guide francophone me signala qu’en 1923 le jeune Malraux découpa de son propre chef un linteau orné de rinceaux et de devatas (divinités féminines de second rang). Curieux ou désargenté, l’écrivain commit un vol jugé comme tel par la Cour d’appel de Saigon. Sa compagne dut intervenir pour que l’affaire n’aille pas plus loin. André Malraux en fut quitte pour un roman « la Voie royale » (1930) dont le titre évoque la voie royale des khmers.

Banteay Srei, site d'Angkor

Il faut reconnaître que Malraux avait bon goût.

La délicatesse du décor sculpté de l’édifice retient le regard à telle enseigne que, dit-on, seules des femmes auraient pu être à l’origine d’une telle facture. Le nom de Banteay Srei signifierait « la citadelle des femmes ». Le temple est atypique. Il est excentré : il se situe à une vingtaine de kilomètres du site d’Angkor. Il n’est pas d’origine royale à l’image en France du château de Vaux-le-Vicomte de Nicolas Fouquet,  petit en comparaison du château de Versailles. Il appartint aussi à un haut fonctionnaire Yajnavaraha, descendant de brahmane et précepteur du fils de Jayavarman 1er .

A l’opposé des temples d’Angkor Vat et du Bayon, l’espace est intime. Nous sommes en Asie mais l’atmosphère n’est ni bouddhiste, ni taoïste. L’hindouisme qui fleurit sur les parois ne semble pas avoir le goût du vide. On préfère voir se déployer une harmonieuse dentelle de pierre. Le grès aux chaudes teintes rosées chatoie à chaque changement de lumière. Plusieurs gopuras (entrées monumentales) scandent la traversée du temple qui est plat contrairement à d’autres. Un vestibule (mandapa) précède trois tours entourées de deux bibliothèques où étaient conservés les textes sacrés. Les magnifiques apsaras (nymphes, ici les gardiennes) du temple captivent l’attention ainsi que les linteaux remarquables par la ciselure des bas-reliefs et leur réalisme parsemé de pathos.

Sur la façade est du gopura ouest de la deuxième enceinte figure une célèbre scène du Ramayana au cours de laquelle les deux frères Sugriva et Valin s’affrontent dans une lutte mortelle. Si vous ne pouvez pas vous déplacer, vous pourrez admirer d’autres scènes similaires au musée Guimet (fronton du porche du gopura ouest).

Combat de Sugriva et Valin, façade est gopura ouest, Banteay Srei

Lorsque Malraux déroba ces fameux bas-reliefs, il ne fit que subtiliser une apparence, une illusion. Il n’avait probablement pas compris qu’il eût mieux fallu laisser ces œuvres d’art se dégrader in situ. L ’usure du temps – ou plutôt sa fluidité – appartient à l’essence de l’hindouisme et du bouddhisme. La notion d’achèvement, de fini n’a guère de sens. Tout se perpétue et se renouvelle . Au Vietnam en avril dernier, j’ai appris que les temples hindouistes Cham présentaient à dessein des sculptures inachevées évoquant la progression incessante du temps.

Sculpture inachevée, temple Cham, My Son, Vietnam

Pascal Royère, restaurateur du Baphuon, décrit à trente-cinq mètres de haut la ruine de l’édifice . Il « rappelle l’existence du passé [1]»  ou plutôt la force du présent qui, tel Siva, crée et détruit sans discontinuer.

 

 

 



[1] « Le Baphuon, puzzle de pierre », Le Monde Magazine, 25 juin 2011.

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  1. Sandra dit :

    Belles photos ! c’est mon rêve de visiter ce temple. Merci de nous faire voyager.

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