Le jeu sur la matière

18 février 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Bonjour, je vais aborder aujourd’hui plus spécifiquement la technique de Pollock toujours dans sa phase première figurative, le jeu sur la matière. C’est cette technique primitive qui l’amènera à composer ses premiers drippings.

Hans Hofmann, Spring

1944-45 (daté au revers 1940)

Huile sur toile

28.5 x 35.7 cm (MoMa)

Le jeu sur la matière

Ce jeu sur la matière consiste en des éclaboussements et un recours à la peinture au pistolet. Il inclut également des empâtements voire un mélange de couleurs sur la palette et la toile.

Les éclaboussures

S’agissant des giclures et éclaboussures, Harten Jürgen évoque les diverses expérimentations effectuées par Jackson Pollock dans l’atelier du peintre muraliste Siqueiros à New York en 1936. Il y explora les potentialités de la laque et celle de la peinture synthétique commerciale selon le principe formulé par Siqueiros du hasard contrôlé (« controlled chance »[1]).

Outre Max Ernst qui revendiqua la paternité du dripping pollockien, d’autres artistes appartenant à l’avant-garde russe comme Natalia Gontcharova[2] avaient déjà utilisé la technique des projections de peinture.

Hans Hofmann réalisa en 1940 Spring, œuvre caractéristique par son insistance sur les effets accidentels comme les giclures et les taches (reproduit supra en introduction)

Composition with pouring II (déjà montré dans un de mes billets) reste le premier témoignage du procédé de déversement appris par Pollock dans l’atelier de Siqueiros. Des traces de coulures et giclures en jaune et noir ainsi que des « gribouillis » en rouge orangé accentuent les zones dans lesquelles la couleur est encore appliquée au pinceau. La séparation fond/ forme n’est pas encore abolie dans cette composition de la première période de Pollock. L’attestent très clairement l’alternance de surfaces colorées sombres (marron, noir) et claires (vert, jaune).

Pollock,Composition with pouring II (1943)


Jackson Pollock expérimentera encore d’autres techniques dérivant de l’atelier du muraliste mexicain comme la lithographie, la peinture au pistolet et à la seringue.

Bien que l’origine de Lanscape with Steer, lithographie datée de 1935-37 reste aujourd’hui contestée, l’utilisation de la peinture au pistolet pour les parties colorées (bleu, rouge et jaune doré) laisse transparaître, par contraste, un halo. Le schéma chromatique d’ensemble ainsi que la composition dramatique évoquent manifestement un tableau de Siqueiros Collective Suicide peint en 1936.

Pollock, Lanscape with Steer

Lithographie

34.7 x 47.3 cm

© 2010 Pollock-Krasner Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York (MoMa)

David Alfaro Siqueiros, collective suicide (1936)

Laque sur bois

124.5 x 182.9 cm

© 2010 Siqueiros David Alfaro / Artists Rights Society (ARS), New York / SOMAAP, Mexico (MoMa)

Les empâtements

Les empâtements sont indissociables de la facture d’origine de Jackson Pollock. L’artiste accentua, par divers procédés, la rugosité de surface de ses toiles :

  • Par une touche fortement empâtée comme on le voit dans Bird, qui rappellerait l’influence des peintures de sable des indiens navajos et au plan stylistique, celle des masques esquimaux renvoyant à des rituels shamaniques.
  • Et par l’ajout à sa peinture de matériaux divers tels que des écrous ou encore du sable dans la même toile datée de 1938-41. Il s’inspira, également, de l’atelier de Siqueiros.

Jackson Pollock, Bird

c. 1938-41

Huile et sable sur toile

70.5 x 61.6 cm

© 2010 Pollock-Krasner Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York (MoMa)

Le mélange sur la palette et la toile

Durant cette même période figurative, Jackson Pollock s’attachera à l’emploi de couleurs mélangées et rabattues sur la palette comme sur la toile.

Il en est pour preuve Parsiphaë[3] déjà citée (dans un précédent billet) dans laquelle Pollock apposa d’abord une couche épaisse de peinture à l’huile. Cette dernière toile ainsi que The She-Wolf, toutes deux datées de 1943, rivalisent d’exubérance par l’utilisation de  couleurs pures et chaudes (jaune, rouge) sur un fond sombre gris. Cette superposition de couleurs qui se mélangent autant que l’autorise l’acrylique sera, aussi, révélatrice de la tendance originelle de Jackson Pollock à obscurcir ses fonds plutôt qu’à les élucider à l’instar de ses tout premiers drippings.

Jackson Pollock, Parsiphaë

Jackson Pollock, the She-Wolf (1942)

Dans The Moon Woman Cuts the Circle déjà citée, la couleur pure (jaune, rouge) est sortie directement du tube (cf le détail en bas à gauche du tableau). D’autres endroits de l’œuvre révèlent une superposition de couleurs proche d’un mélange de matière. Notamment sur le corps du personnage, le jaune est recouvert de touches de couleur blanche posées à sec.

Jackson Pollock, The Moon Woman Cuts the Circle

Enfin, dans la série Sounds in the Grass Series (déjà exposée dans un de mes précédents billets) de 1946, la touche est encore si épaisse qu’elle semble comme exposée à vif. La peinture de Pollock est à l’image de la bacchanale d’Hans Hofmann qui introduira selon Clement Greenberg :

« le poids et la densité de [la] peinture […] la surface « pesante » saturée de couleur aussi bien visuellement que physiquement. »

Hans Hofmann, bacchanale

  • Un détail de Croaking Movement (Sounds in the Grass Series) reflète le mélange pigmentaire effectué sur la toile par Pollock. Les couches rabattues se superposant en couches épaisses au point que leur mélange, selon le principe de la synthèse soustractive, produit à certains endroits une teinte plus sombre que celles d’origine (blanc gris de la ligne principale teintée de verdâtre, ou encore le brun de certaines zones (synthèse du rouge et du vert).

Jackson Pollock, Croaking movement

  • Enfin , on ne manquera pas de relever dans Shimmering Substance (Sounds in the Grass Series) l’emploi du couteau qui renforce et modifie à sa manière le jeu sur la matière.

Pollock, Shimmering Substance

Ainsi, les éclaboussures, la peinture au pistolet, les giclures, l’adjonction de matériaux divers, le mélange des couleurs effectué sur la palette comme sur la toile, ou encore l’utilisation du couteau témoignent de l’éclectisme stylistique de la première période figurative de Pollock. Enrichie de ces apports divers, une telle période ne pouvait que préparer le saut de l’artiste dans une expérience de drippings sans commune mesure avec celle entrevue sur une toile verticale.

Mon prochain billet portera sur l’étude du geste par lui-même.


[1] Harten Jürgen, Siqueiros, Pollock, cat. Exposition Kunsthalle de Düsseldorf, 1995, p. 46

[2] Michel Larionov, « une avant-garde explosive », textes réunis et annotés par Michel Hoog et Solina de Vigneral, Lausanne, L’âge d’homme, 1978, p. 103

[3] « Jackson Pollock : Response as Dialogue », in Jackson Pollock new approaches, in cat. Exposition New York MoMa, 1999, p. 119

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