Le rôle et la portée du hasard

1 mars 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Le rôle et la portée du hasard

Avec l’action painting, la couleur s’épanouira de mille feux. Après l’infirmité créative de Jackson Pollock, le hasard fera également bien les choses pour cette  gestuelle nouvelle.

Pollock et une toile blanche

Le dripping de Pollock eut un impact significatif sur une génération de peintres aux yeux desquels il ne pouvait exister de geste plus radical.

Harold Rosenberg voulut faire de l’artiste un héros de l’action soumis aux aléas du hasard et de la vie. Bien que se théorie de l’Action Painting ne fût pas approuvée par Pollock en raison de son aspiration à un art universel, celle-ci eut une ascendance certaine dans les Happenings, le Land Art et autres performances et installations ultérieures.

Il y a bien le hasard, mais un hasard qui entraîne sans doute la fin de la capture de la couleur par la forme mais non la disparition de l’artiste même !

Un hasard exploité comme tel

Par le geste devenu incontrôlé, ce serait l’aléatoire qui entrerait dans la peinture autant que le peintre ou le spectateur. Selon Rosenberg, l’art et la vie ne feraient plus qu’un, faisant l’un et l’autre la part belle au hasard :

« Ce qui devait se passer sur la toile n’était plus une image mais un événement […] Une peinture qui est un acte inséparable de la biographie de l’artiste. Le tableau lui-même qui est un acte inséparable de la biographie de l’artiste. Le tableau lui-même est « un moment » de la complexité impure de la vie […] La peinture action qui participe de la même substance métaphysique que l’existence de l’artiste. La nouvelle peinture a supprimé toute distinction entre l’art et la vie [1]»

S’agissant de Pollock, une telle prise de position demanderait à être nuancée, le hasard paraissant se cantonner à un rôle de découverte.

De l’école du hasard à la prise de position

Assurément, la peinture de Pollock est à mille lieux, et de la peinture classique qui accordait une large place au choix réfléchi, et de la peinture surréaliste qui optait pour un choix (si on peut encore parler de choix) inconscient et intuitif. Pollock ne nie pas immédiatement le hasard, mais très vite il s’en départit jusqu’à dire qu’il maîtrise les giclures de ses drippings :

« [A]vec l’expérience…il me semble possible de contrôler la coulée de peinture […] je n’utilise pas l’accident…parce que je nie l’accident. [2]»

La gestuelle de Pollock se situerait entre le geste complètement hasardeux et le geste totalement pensé. A vrai dire, au cœur même du hasard initial, apparaît très vite l’apprentissage, voire une première prise de décision. Ainsi que l’écrit Hubert Damisch,

« Le cas du premier tracé […] purement automatique [où] il [est] déjà impossible de parler d’automatisme au sens strict.[3] »

Autant Pollock semble intervenir « dans les moyens et hasards du départ », autant toutefois, « dans la décision finale, celle d’achever ou non le tableau », il est « sans garantie qu’un sens s’y révélera.[4] » Le hasard n’est pas tout et partout. L’artiste est certes présent du début jusqu’à la fin de son œuvre. Le hasard ne règne pas en maître, mais il continue de régner étrangement par instants, ainsi qu’entendront le rappeler d’autres artistes qui étendront le champ d’action pollockien à l’espace tridimensionel (cf. les Happenings d’Allan Kaprow et de John Cage).

Performance Marcel Duchamp and John Cage, chess game on sounding board

Réunion, 1968

Photo : Shiseko Kubota.

Même tempéré, l’apport du hasard a un effet libératoire sur la couleur, certaine, par cet élément aléatoire, de n’être jamais à nouveau sous l’empire de la forme. N’en serait-on jamais assuré (le hasard, par définition, ne promet rien), le renversement de la verticalité en horizontalité qu’opère le geste de Pollock sur la toile radicalise à un point de non retour la destruction suscitée par l’artiste.

C’est Le renversement de la verticalité en horizontalité que j’examinerai dans une nouvelle série de billets !


[1] Cité par Barbara Rose in « le mythe Pollock porté par la photographie », en référence à « la Tradition du Nouveau » , Horizon Press, New York [1959], Editions de Minuit, Paris, 1962, in Hans Hamuth, L’atelier de Jackson Pollock, Macula, Paris, 1978. Sans indication de page. C’est moi qui souligne.

[2] Interview réalisée par Howard Putzel dans Arts and Architecture, février 1944, in Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Macula, Paris, 1978. Sans indication de page.

[3] Hubert Damisch, « La figure et l’entrelacs », in Jackson Pollock, Cat. Exposition Musée national d’art moderne, Paris, 1982, p. 322. C’est moi qui souligne.

[4] Eric de Chassey, « La peinture efficace – une histoire de l’abstraction aux Etats-Unis (1910 – 1960) » , France, Gallimard, 2001, p. 223.

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