Le sentiment de l’infini

10 mars 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Si vous me suivez toujours, nous voici arrivés à un moment clé, celui du tournant opéré par Jackson Pollock dans ses drippings. C’est ce que je nommerai Dionysos et Apollon réconciliés ou la couleur maîtrisée et surmontée.

Plus fort, plus méchant que le commun des peintres ne l’était, Jackson Pollock deviendra créateur et non plus destructeur par la couleur. Agitée par le mouvement, la couleur vient répandre en lui et en nous un sentiment à la fois d’infini et d’harmonie. J’aborderai aujourd’hui ce sentiment de l’infini avec la défocalisation des points de tension de la toile et le all over comme surface uniformisée.

Jackson Pollock, Autumn Rythm Number 30

Le sentiment de l’infini

Dans les drippings de Pollock, c’est par la sensation qu’un tel sentiment est produit. Sa nature est essentiellement optique. Elle procède de la défocalisation des points de tension et de l’avènement de la couleur-lumière.

Le all over comme surface uniformisée

La thèse de Greenberg

Clement Greenberg le premier s’intéressa à la structure all over des tableaux et au type d’espace visuel ainsi créé. A son instar, E.A. Carmean Jr définira le all over comme « [une] surface uniformément recouverte[1] ».

L’uniformisation de la toile est l’effet de deux causes.

La première est la difficulté, voire l’impossibilité de segmenter les éléments de la toile, tant ils sont entremêlés comme un écheveau. Dans la structure des toiles de Pollock, ces éléments sont constitués d’entrelacs colorés se terminant en angles brisés ou courbés, en gouttelettes, gribouillis, etc. Tous ensemble, ils forment un tout à la façon d’un organisme vivant et diversifié.

La seconde est la non moins quasi impossibilité de déterminer avec certitude le commencement et la fin d’un réseau très surchargé d’arabesques. Non seulement l’œil ne démêle plus rien, mais il n’a pas de répit. « Les spectateurs bougent pour jouir de regarder plutôt que de jouir de regarder ce qui est vu.[2] »

Aucun repère, aucun foyer, où la perception pourrait être fixée et bornée. Cette défocalisation des points de tension sur la toile n’est pas sans rappeler d’autres types de décentrement, caractéristiques de la modernité.

Le parallèle avec d’autres types de décentrement

Dans « l’air du temps » où vivait Pollock, d’autres types de décentrement verront le jour :

  • En urbanisme, à part peut-être New York centrée sur Manhattan, la structure défocalisée des villes américaines devient la règle à l’instar de Los Angeles ;
  • En architecture intérieure, certaines galeries d’art new-yorkaises comme Art of the Century de Peggy Guggenheim défocalisent leur espace d’exposition avec des œuvres fixées sur des panneaux mobiles ;
  • En musique même, il en est fini de la hiérarchie tonale avec les symphonies de Schönberg et de son école ;
  • Enfin, en physique quantique, l’infiniment petit brouille les pistes d’une trajectoire définie. De multiples particules semblent aller dans tous les sens donnant l’impression d’une absence de centre précis. La saisie en quelque sorte photographique du mouvement de ces particules n’est pas sans évoquer étrangement les jets et enchevêtrements de couleur chez Pollock.

Le all over comme surface uniformisée apparaîtra toutefois beaucoup plus varié qu’il n’y semblerait. C’est ce que j’examinerai dans mon prochain billet !


[1] E.A. Carmean Jr L’art de Pollock en 1950, in Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Paris, Macula, 1978. Sans indication de page.

[2] René Payant « La libération de la peinture » in « Jackson Pollock : questions », Musée d’art contemporain, Montréal, 1979, p. 91.

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