Le temple aux illusions

14 janvier 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

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Longtemps déjà l’envie d’écrire un billet sur les pratiques peu orthodoxes du marché de l’art me démangeait. Y ayant travaillé quelque temps, j’en suis sortie quelque peu estomaquée par ce que j’avais pu en voir et ce que l’on avait pu me faire entrevoir. Aussi, vais-je interrompre très temporairement la série consacrée à la couleur.

A titre liminaire, l’opacité existante dans le milieu des professionnels du marché de l’art m’étonne encore. Point de collaboration ici ! S’y côtoient en s’épiant mutuellement le cercle des galeristes, des conservateurs, des commissaires-priseurs. Aux dires d’un commissaire-priseur, le niveau d’expertise des membres de leur profession « surpasserait » de loin celui des conservateurs pour qui les premiers s’apparenteraient à de simples « vendeurs ».

La réalité est bien plus complexe même si ces formules toutes faites recèlent une part de vérité. Une chose est sûre, les ego réciproques surpassent bien souvent et de bien loin l’amour des œuvres d’art !

Courbet, le désespéré (autoportrait)

L’actualité brûlante m’a rattrapée après le vol d’un « Paysage marin sous ciel d’orage »de Courbet début décembre estimé à pas moins de 900 000 €. La magnifique toile « la vague » du chantre du réalisme inspira de nombreux autres artistes au XIXème siècle tels que Gustave Le Gray avec sa photographie non moins célèbre. La rareté et la beauté des marines de Courbet expliquent en partie leur estimation élevée.

Courbet, vue d’une mer agitée près d’une falaise

Selon le Parisien du lundi 11 janvier 2010, l’œuvre « Paysage marin sous ciel d’orage », peinte vers 1869, connut une historique mouvementée : déjà vendue en 1999 par un commissaire-priseur spécialisé dans les objets de marine à un collectionneur sans héritier direct, la toile est ensuite subtilisée lors de sa succession  pour réapparaître, de nouveau, fin 2009 présentée à un expert de Drouot par un couple à « l’air bizarre ». Un « Savoyard » figurait en leur sein.

Pour l’instant, ce sont donc les commissionnaires,  les « petites mains » que l’on appelle à Drouot par le numéro inscrit sur leur « col rouge » , qui sont dans l’œil de mire des enquêteurs de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC). Leur mise en examen aurait été motivée pour « recel en vol en bande organisée » et « association de malfaiteurs » – rien de moins ! De mémoire, ces mots revenaient souvent dans les couloirs de Drouot. A coté des marchands toujours là, les quelques particuliers qui s’y aventurent, se disent avoir été floués et se taisent faute d’information et sous le coup d’intimidations.

Deuxième coup de théâtre : on aurait maintenant retrouvé des diamants d’origine incertaine dans des box loués par des commissionnaires mis en examen  et situés dans leurs entrepôts à Bagnolet. Il en aurait été de même pour une gouache de Chagall au domicile d’un des savoyards, de lithographies du même artiste et d’ « une encre de Picasso ».

Dans L’œil de janvier 2010, seraient visés, lors des interpellations, « un trafic d’objets volés lors des transports le plus souvent de faible valeur et aisément revendables », en d’autres termes, le coté visible de l’iceberg. Quid des objets miraculeusement « perdus » en salle des ventes et en inventaire ? Comme me disait avec malice un Savoyard, « prenez garde lors des expositions, il y a beaucoup de vols » faisant allusion à la foule des brocanteurs et des marchands mais aussi à ses propres pairs. Le Parisien du même jour cite alors « un commissaire priseur expérimenté » pour qui « il ne faut pas se voiler la face, les « Savoyards sont des fusibles. Cela va être comme les dominos. D’autres têtes vont tomber et, cette fois, à des niveaux plus élevés. ».

Serait-ce vain de noter que si les commissionnaires sont chargés du transport des œuvres d’art, ce sont les notaires et maintenant les commissaires priseurs judiciaires qui sont seuls habilités à effectuer les inventaires notariés et successoraux des biens du défunt. La logique voudrait qu’avant d’être volée, une œuvre ait peut-être fait l’objet d’une complicité à un plus niveau par l’omission de sa mention et de sa valeur dans l’inventaire.

Rappelons enfin que ces notables sont des officiers ministériels. Un commissaire-priseur judiciaire prête serment lors de son entrée en fonction devant le garde des Sceaux, des preuves de sa probité morales font partie des règles déontologiques applicables à sa profession. Georges Delettrez, président de Drouot, a tenté de minimiser le phénomène en le généralisant au milieu muséale « Quand on n’abat une brebis galeuse, on n’abat pas tout le cheptel. Ce genre de tableaux ne disparaît pas toutes les semaines et même dans les musées il y a des vols ».

Les sanctions prises à l’encontre des Savoyards par les commissaires priseurs de Drouot laissent pensif sur les mesures d’assainissement envisagées devant l’ampleur du phénomène : réunis une dizaine de jours seulement après l’interpellation des Savoyards et la mise en examen du commissaire priseur judiciaire Eric Caudron « victime malheureuse », connu dans le milieu pour avoir acheté une charge supprimée peu après, ces derniers avaient décidé l’interdiction de prendre des ordres d’achat en salle des ventes. La grande affaire !

Même s’il faut saluer le travail effectué en aval par l’OCBC, avouons qu’elle a encore du pain sur la planche avant de s’attaquer au cœur du problème !

N’hésitez pas à me faire part de vos réactions et témoignages, je serai heureuse de les lire et de les rapporter !

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