L’expérimentation des fonds et le « staining »

31 mars 2010 par Artysplash Laisser une réponse »

Bonjour, voici aujourd’hui le deuxième volet du retour à une forme d’équilibre et de perspective par une diversité de moyens sans pareil avec l’expérimentation des fonds et la technique de la dilution de la peinture sur la toile (staining) par Jackson Pollock.

Jackson Pollock, Number 11 A, 1948

L’expérimentation des fonds

Pollock retourna à cette technique en 1951 avec l’encre et les papiers japonais utilisés comme buvard en raison de leur grande qualité d’absorption pigmentaire. A partir d’un jeu de l’encre éclaboussée traversant les différentes couches de papier, il parvint avec maestria à faire jouer la densité, l’épaisseur, la dimension et la couleur de lignes, le dessin versant alors du coté de la couleur. Ces diverses expérimentations ne sont pas sans évoquer la technique de l’aquarelle qui n’est d’autre que de la peinture détrempée (dans le mot d’origine « acquarello », il y a le mot « acqua »). Celle-ci légère et transparente est délayée dans de l’eau. Elle a pour vertu d’exalter la spontanéité de l’artiste dès le premier jeu de couleur sans possibilité de reprise. La couleur imprègne le support en halo. Elle autorise de subtils jeux d’expansion des couleurs que Pollock n’a pas manqué de faire en jouant, dans le même esprit et la même sensibilité de coloriste, avec l’encre et l’acrylique, dotées des mêmes propriétés.

C’est dans une œuvre de 1945 que Bernice Rose situe l’origine de la ligne abstraite de Pollock en raison précisément de

« la fluidité de l’encre et de l’aquarelle à une petite échelle, perme[ttant] une plus grande liberté de rythme ainsi qu’une ligne plus fluide et continue, que le tube rigide de peinture à l’huile des œuvres plus grandes […]. Il devenait possible, à cette petite échelle, de percevoir dans la composition, un mouvement linéaire fluide et un effet visuel uniforme – de la mettre en pratique – et d’en tirer la composition, et le mouvement des œuvres futures, de dimensions plus grandes. [1]»

Le processus créatif de Pollock n’est pas sans rappeler celui de Kandinsky qui s’achemina vers l’abstraction avec se première aquarelle abstraite de 1910. Par le même chemin, Pollock aboutit à ses drippings non figuratifs à partir de la fusion de la couleur et de la ligne. L’artiste le reconnaît lui-même :

« Oui, j’aborde la peinture comme on aborde le dessin c’est-à-dire directement. Je ne travaille pas à partir de dessins, je n’utilise pas d’esquisses en couleur ni de dessins en vue d’une peinture définitive. Je pense qu’aujourd’hui…plus la peinture est immédiate et directe…plus nombreuses sont les possibilités d’arriver à…- d’affirmer sa pratique. [2]»

Dans l’idée enseignée par Siqueiros qu’il fallait laisser vivre le médium, Pollock expérimenta en 1948 la viscosité et les qualités de liquidité de l’émail, variante de la peinture à l’huile. Number 11 A, 1948 (reproduit en chapeau) et Number 12 A : Yellow, Gray, Black témoigne d’un lent processus où le support et l’émail se sont mêlés. Pollock enduisit d’abord la toile d’une couche d’émail. Puis, aidé du même médium, il déversa de la laque d’une couleur opposée à l’intérieur des premières lignes drippées encore humides. Technique aussi belle que difficile à accomplir, elle permit à la couleur de se mouvoir à l’intérieur des lignes liquides réfractées sur le papier laissant un cerne double autour d’elles.

Jackson Pollock, Number 12 A: Yellow, Gray, Black

Le « staining »

En 1952, Pollock introduisit la technique de la dilution de la peinture sur la toile (staining), influençant, ce faisant, des peintres comme Morris Louis. Les polymères synthétiques (couleur magna) lui permirent aussi, grâce à un geste de plus en plus spatialisé, de déverser les couleurs et d’imprégner la toile de façon plus efficace.

Les méthodes développées dans les années 1953/55 apparurent comme la synthèse de ce qu’il avait auparavant expérimenté au regard des qualités d’absorption des supports ou de la nature des pigments qu’il voulait réflexifs de lumière. Son retour à la peinture à l’huile illustre à merveille ses perpétuels allers retours entre les différentes techniques qu’il utilisa tout au long de sa vie. Confiant en son instinct et son énergie, Pollock affirme par là l’auto-référencialité de la peinture, sa vie propre et son caractère d’unicité :

« […] Je n’ai pas peur d’effectuer des changements, de détruire l’image etc…parce qu’un tableau a sa vie propre…J’essaie de la laisser émerger […]. [3]»

Tel est le premier aboutissement de l’œuvre. Le sentiment d’achèvement du tableau ne serait, toutefois, être complet sans la sensation d’unicité de la toile et la contemplation. C’est ce que j’examinerai dans mon prochain billet.


[1] Bernice Rose « Drawing into painting » in Jackson Pollock, cat. Exposition Paris Musée d’art moderne de la ville de Paris, 1979, p. 19.

[2] Interview enregistrée par William Wright pendant l’été 1951, pour la station de radio de Sag Harbor. Parue pour la première fois au complet dans la monographie de Francis 0. Connor in Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Paris, Macula, 1978. Sans indication de page.

[3] Déclaration « My painting » Possibilities op. cit. In Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Paris, Macula, 1978. Sans indication de page.

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