Telle une odyssée, la série sur l’œuvre de Pollock continue plus que jamais ! Rappelons que La couleur informe s’amorçait déjà dans sa première de figuration. De dionysiaque, j’espère vous montrer qu’elle prendra, au fil de la création, une tournure nettement plus apollinienne.
Dans son « entreprise de démolition » visant à retrancher dans leurs dernières limites la figuration traditionnelle comme la peinture de chevalet, Pollock usera et abusera de deux types d’armes : la première (le lâcher des formes inconscientes a été traitée dans le billet précédent), la seconde consistera dans l’inconscient sans ligne de contour. Ce sera l’objet du billet d’aujourd’hui !
L’inconscient sans ligne de contour
Même dans sa phase figurative initiale, Pollock commença par rejeter le recours aux formes inconscientes prônées par les surréalistes. Il aborda l’expression du subconscient par le geste libérant la couleur livrée du coup face à elle-même.
Cette picturalité pure apparut dans les années 1934-1938 avec Untitled (Overall Composition) ou The Flame dans lesquelles les couleurs primaires et chaudes (jaune et rouge) surgissent par touches chromatiques vibratoires posées parfois au pinceau sec.
Pollock, The flame (c. 1934-1938)
51.1 x 76.2 cm
Huile sur toile
Enid A. Haupt Fund. © 2010 Pollock-Krasner Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York
Avant le tournant de l’année 1946, trois autres toiles se détachent par leur caractère atypique. Dans l’œuvre commune créée sur un coup de tête Untitled de 1940 –1941, le peintre William Baziotes, le sculpteur Gerôme Kamrowski et Jackson Pollock éclaboussent déjà la toile par l’effet de projections au couteau en écho à l’usage plus explicite par Pollock du dripping et pouring dans Composition with pouring II de 1943.
La toile Untitled peinte en 1944 est encore plus significative de cette libération de la couleur qui commence à vivre de sa propre vie libérée de la ligne de contour et du dessin. Y alternent, en fort contraste, des taches de couleur pures, rouge, jaune, blanche, ainsi que des zones de couleurs mélangées sur la toile à coté de griffonnages ressemblant à des essais d’écriture automatique. La surface d’ensemble est densément tactile au point que la trace du doigt et de la main de Pollock semblent parfois effleurer.
Je vous montre ici une autre toile Untitled, Pollock ayant décliné ce type d’œuvres en un série et de nombreuses versions.
Pollock, Untitled
C’est dans Croaking Mouvement (Sounds in the Grass series) et Shimmering Substance (Sounds in the Grass Series) de 1946 que la couleur parvient à devenir « the subject matter » de la peinture.
Croaking movement (Sounds in the Grass Series) se structure en traits blancs aux angles aiguës. Cette oeuvre repose également sur un glacis de couleurs complémentaires rouge et verte et de couleurs pures jaune et binaire orange. Les teintes apposées en touches rapides et nerveuses s’exaltent mutuellement pour laisser une impression finale d’entremêlement de couleurs vibrantes. Derrière le réseau de lignes sinueuses de Shimmering Substance (Sounds in the Grass Series), la couleur jaune circulaire en empâtement épais, devient même prégnante et haletante en laissant optiquement peu de répit au regard du spectateur (cf un prochain billet sur le nouveau regard du spectateur).
Pollock, Croaking Movement (1946)
huile sur toile
137 x 112 cm
Peggy Guggenheim Collection, Venice 76.2553 PG 148
© Jackson Pollock, by SIAE 2008
Après l’ « entreprise de démolition » entreprise par Pollock, je vous expliquerai dans le billet de demain comment celle-ci a abouti à l’abolition de toute distanciation.

