Les peintures de la première phase figurative de Jackson Pollock, initieront l’abolition de la distanciation traditionnelle d’abord entre le sujet de la peinture et son objet puis entre le spectateur et la toile.
C’est ce que j’aborderai aujourd’hui avec l’établissement d’un nouveau regard suggéré par le peintre au spectateur.
L’établissement d’un nouveau regard suggéré par le peintre au spectateur
Jackson Pollock déclarait être « littéralement dans le tableau » « exprimant un monde intérieur », celui de « l’énergie, le mouvement et d’autres forces intérieures[1]. » Par le même effet, le spectateur devient ainsi sujet et objet du tableau. C’est également ce que professait Mark Rothko lorsqu’il conseillait au spectateur de se tenir tout au plus à quelques centimètres de ses toiles afin d’ être immergé dans la couleur.
Mark Rothko
No. 13 (White, Red on Yellow) (1958)
242.3 x 206.7 cm
Huile et acrylique sur toile
© 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko/Aritsts Rights Society (ARS), New York
Dans Untitled de 1944 ou dans la série des Sounds of the Grass avec Croaking movement et Shimmering substance de 1946, le spectateur se retrouve devant son propre subconscient sans passer par la médiation du peintre fondu lui-même dans le tableau. Le titre du dernier tableau est évocateur « surface miroitante ».
Pollock, Shimmering substance (1946)
76.3 x 61.6 cm
Huile sur toile
© 2010 Pollock-Krasner Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York
Si vous êtes à New York, consacrez un peu de votre temps pour aller voir cette toile au MoMa. Rien ne remplace l’appréhension visuelle d’une œuvre d’art. En faisant cette expérience, vous constaterez alors peut-être combien vous faites corps avec la couleur, avec la peinture. Soyez à l’écoute de vos sensations qu’elles soient positives ou négatives en laissant de coté toutes vos inhibitions ou vos idées reçues. Vous ressentirez alors combien la peinture est un art total qui englobe toutes les perceptions sensorielles. J’avais évoqué dans Ma sélection de la semaine les installations gigantesques de Boltanski au Grand Palais. A la question posée à l’artiste, « Pourquoi avoir choisi le mois de Janvier pour exposer ? », celui-ci répondit alors qu’il faisait froid et que cela donnait envie au spectateur d’être « à l’intèrieur de l’oeuvre » et non pas « devant« .
Peintre-objet, spectateur-objet, l’abolition de toute distanciation s’étendit également à l’Art-vie, à l’instar de la conception de la toile événement développée par Harold Rosenberg à propos des drippings ultérieurs.
La voie était déjà trouvée, amorcée qu’elle fut dès la première période figurative de Jackson Pollock où la couleur envahissait déjà l’espace pictural à la façon matissienne.
Celle-ci explosera littéralement dès que Pollock assouvira
« […] le sentiment d’insatisfaction […] » éprouvé « […] à l’égard de la technique de la peinture si lente par rapport à sa rage de peindre. [2]»
Ce sont les modes d’expression de la couleur chez Jackson Pollock qui seront au cœur de mes prochains billets !
[1] Interview William Wright (été 1951) parue pour la première fois dans la monographie de Francis V. O. Connor in Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, Paris, Macula, 1978 Sans indication de page.
[2] Op. cit. Dora Vallier, L’art abstrait, Pluriel, Hachette littérature, Paris, 1980, p. 243

